Salut mon grand, c'est môman. Ben, ta mère c't'affaire ! T'en as rien que ben juste une ! Chu fatiguée mon grand. Tu l'vois tu dans mes yeux ? Non. Tu peux pas l'voir. Tu viens pas m'voir. C'pas grave, môman comprend. Une mère, c'est faite pour ça. Mais oui, ch't'épuisée. Brûlée à force d'essayer d'arrêter d'm'éteindre. Parce que le feu, avant, y brûlait en masse en d'dans. Mais là, y brûle pus. Quelqu'un a trop soufflé d'ssus. P'tête ben qu'c'est ma vie. Ou p'tête que c't'à force d'me tromper. C't'épuisant t'sais...
Salut mon grand, c'est ta mère. Ben, celle qui a pris soin d'toi toute ta vie. J'ai aimé ça tu l'sais ben. J'ai aimé t'aimer. J'ai juste vécu pour ça... J'vas t'aimer encore, dans l'au-delà, même si ça n'existe pas. Parce que tu l'sais ben que ch'crois pas à ça ces maudites affaires là ! Tout c'que j'sais, c'est que là où j'veux aller, j'aurai ben l'droit d'rêver. T'sais, tous mes rêves de p'tite fille dont ch't'ai jamais parlé ? Parce que moi, j'étais juste là pour écouter...
Salut mon grand, c'est môman. À soir, j'ai triché. J'ai fermé mes yeux sur l'autoroute en revenant du ciné. J'voulais juste voir si mon temps y'était venu. Pour vrai j'veux dire. Tu crois-tu qu'on a une destinée toi ? ... Chu encore là, ch'sais pas quoi faire ni où aller. J'bois mon café en m'demandant comment mourir sans trop souffrir. Entéka, sans souffrir plus que drette là, assise sur mon cul tu-seule dans un café branché avec du monde autour qui rit en s'écoutant même pas parler.
Salut mon grand, c'est môman. Quand ch't'ai vu aujourd'hui, ch't'ai trouvé beau. Ch'peux des fois même pas croire que t'es sorti d'mon ventre tellement t'es plus beau que toute c'que j'ai croisé en 40 années à regarder à gauche pis à drette pour jamais rien manquer... Tu vas m'manquer là où j'm'en vais, mais chu sûre d'une chose: là bas, j'vais l'entendre encore ta belle musique. Celle que tu joues avec tes doigts, mais surtout celle que tu joues dans ta tête quand t'écris tes belles phrases qui font pas d'sens les unes à côté des autres. T'écris ben mon gars. T'écris c'que tu dis pas. Parce que "dire", estie que ça fait trop mal...
Salut mon grand, c'est môman. Tu savais qu'on peut toujours parler, personne écoute ? Dis c'que t'as sul coeur, aller ! J'vais toujours être là, promis juré ! Ferme tes yeux. Tu m'vois-tu ? Te souviens-tu quand ch'te berçais ? Moé, j'm'en souviens presque pus. C'peut-être pour ça que je meure, j'sais pas, j'sais pus, mais laisse-moi me l'imaginer une fois d'plus. Accote ta tête bébé chéri... Ta môman est pus là, c'est ben maudit.
Salut mon grand, j'étais ta môman. Braille pas astheure que chu partie ! C'pas d'ta faute, chu juste une faible, sois plus fort que moi, ch't'en prie ! J'sais pas encore comment j'vas l'faire ni où ni quand ni avec qui ! Ben voyons ! Chu tu-seule calice, avec qui ! C't'une question d'marde, on meurt comme on vit !
Salut mon grand, c't'encore moi. Donne de tes nouvelles. Fais semblant d'parler au ciel ! T'auras l'air un peu fou, c'pas grave ! Tu diras qu'c'est dans tes gènes, que ta mère c'était une crisse de folle pis dis le en riant, ça détend. Rire. Ça détend. Ça fait un boutte que j'ai pas ri. Chu un peu tendue, ça parait-tu ?
Salut mon grand, oui oui, j'achève. Ch'te laisse aller. J'veux juste te dire une dernière chose, c'est que ton père, j'l'ai ben aimé. Y m'a donné l'plus beau cadeau du ciel. Toé pis tes yeux bruns qui m'ont tellement regardée bébé. Avec toé, j'me suis sentie aimé des fois, pis ça, ch'te l'dois grandement, merci, merci mon fils adoré.
Salut mon grand, c'est môman, oui oui, j'ai presque fini. Dis leur juste que j'veux pas être enterrée pis que j'veux que tes frères peuvent jouer autour de l'urne sans s'chicaner. Ah oui aussi, dis à mon chum qui reste 'à maison, de toute façon y m'aimait pus, moi les hypocrites, j'en ai plein mon cul. Tu consoleras tes grands-parents si jamais y pleurent, pis tu feras jouer du blues, t'sais qu'y a rien d'meilleur.
O.K, môman y va, a l'a trouvé comment. A va mourir d'amour, ça devrait pas être évident. Parce que la vie c'est pas mal ça. Une histoire d'amour qui s'termine par une grosse peine. Une peine qui te déchire le sternum, qui te coupe le souffle pis qui te fait connaître la haine. La haine de tout c'que t'as jamais connu, la haine pour tout c'que t'as jamais pu faire, de c'que t'as jamais vécu...
Quand t'es parti tantôt, ch't'ai regardé longtemps. T'as rien vu, mais ch't'ai envoyé la main pour te dire bye bye, pour te dire "vis mon fils", vis aussi pour moé, chu ben fière de c'que t'es, de c'que t'as connu, de c'que t'as pu faire, de c'que t'as vécu.
Môman.
**Fiction









