17 avril, 2008

Le journal d'Émeline, la fin...

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Mai 1992


Une toute petite poussière d’ange au creux de mon ventre. Je n’ai plus peur. Je n’aurai plus jamais peur. Enfin, je vais pouvoir l’écouter. Je vais pouvoir l’aimer. Aimer pour vrai. Inconditionnellement. Je vais pouvoir jouer avec lui, de vrais jeux d’enfants. Apprendre. Lui apprendre à être fort. Il m’apprendra ce qu’est l’innocence d’un enfant. La beauté du monde à travers ses yeux naïfs, je la découvrirai à mon tour. Grâce à lui, mes bras s’ouvriront.

1992

Je le sens bouger. Ses petites ailes de papillon qui battent pour me saluer. J’aurai un fils. J’élèverai un homme. Un grand homme.

Hiver 1993

Ouf ! Je n’ai plus beaucoup de temps pour souffler ! Il est là, le tout petit bout de vie... Le plus beau trésor. Mon plus grand amour. À moi. Fusion... Symbiose... Je ne voudrais jamais m’en séparer.

1994

Il marche ! J’ai peur de le perdre. Il quitte mes bras, il devient grand. Il a moins besoin de moi. C’est trop difficile. Reviens-moi...

Ton papa ne comprend pas. Il semble que je le néglige. Nous sommes trop près toi et moi. Tu comptes trop je crois. Il n’y a plus de place dans mon cœur pour quiconque je crois. Je t’aime. Je t’aime trop fort...

1995

Ton père est parti. Il veut t’amener avec lui. Non, jamais, je préfère mourir. Il n’a pas le droit. Tu es mon fils, une partie de moi. Non, pas encore, ne m’enlevez pas encore une partie de moi... Déchirée. Je suis brisée. Les orages dans ma tête s’en viennent. Le tonnerre gronde. Attention ! Le gris. Le temps s’arrête. Tic tac tic tac, la bombe est réamorcée. Je pars. Bulle. Dans ma bulle je m’envole. Pour où ? Mon fort. Mon bébé ne peut pas venir avec moi. Il a besoin de liberté. Mes mains sur mes oreilles, de toute façon, je ne pourrai l’écouter.

1998

Bonjour cher journal. Je t’ai retrouvé, au fond d’une vieille boîte de carton poussiéreuse. Contente de te revoir après toutes ces années. Je ne t’ai pas relus. Le passé reste passé. Je vais bien... J’ai le corps trop petit, les yeux trop en amandes, le nez trop large, les tâches de rousseur trop apparentes, les cheveux trop ternes, le teint trop pâle, les bras trop longs, les dents trop croches, la taille trop fine et les pieds trop puants !!! Mais JE VAIS BIEN !!!

Mon fils a maintenant 5 ans. Il a commencé la maternelle. Il n’a pas eu peur des nouveaux corridors, il s’est rapidement fait des amis. Il marche la tête haute et regarde les gens droit dans les yeux. Il m’étonne toujours par l’intelligence de son regard et par la vivacité de son esprit. Je l’aime toujours autant, mais mes bras sont grands ouverts pour le laisser voler sans le mettre en cage. Je n’ai plus peur pour lui. Et surtout, je n’ai plus peur pour moi...

Je vis seule. Sans béquille, sans armure. Mon château fort s’est écroulé. Moins de barrières, que, peut-être, de belles clôtures de fer forgé ! Mon jardin est à nouveau fleuri...

2002

Salut ! J’ai 30 ans ! 30 ans, c’est long ? Non... Le temps file à la vitesse d’un éclair quand il est parsemé de bonheur. Quelques fleurs ont été cueillies, joliment. Délicatement. Mon jardin est rempli de vivaces. Ça repousse à chaque printemps. Plus fortes, plus belles à chaque année. Mon fils aura bientôt 10 ans... Aucun orage, quelques petites pluies fines. Le soleil est là pour rester.

J’ai rencontré un homme. Il est bien. Il me fait plaisir.

Été 2002

Il fait beau, il fait bon ! J’aime me promener au bord du fleuve. C’est calme, on y pense tranquille. Ma solitude me comble encore, malgré tant d’années. L’homme qui était bien est toujours aussi bien. Il demeure chez lui, moi chez moi. Nous nous voyions de temps à autre, quand notre solitude nous pèse lourd.

Mon fils va bien. Être mère à temps partiel n’est pas toujours facile. La garde partagée est un style de vie plutôt compliqué. L’important, c’est qu’il soit heureux. Il l’est.

Printemps 2006

T’avais-je remisé au fond d’un tiroir mon cher journal ? Tu es poussiéreux et délaissé. Refermé sur mes souvenirs, tu m’aides à les effacer...

Que le temps a passé ! 4 ans depuis que mon dernier monologue a été gribouillé sur tes pages ! Depuis, mes ailes sont toutes grandes déployées: j’ai fondé ma propre compagnie de théâtre de marionnettes. Elles sont magnifiques ! J’écris les textes et j’ai engagé des marionnettistes extraordinaires qui rendent chacun des spectacles toujours de plus en plus magiques. Moi, depuis 2 ans, je joue le rôle d’«Émeline la pas fine» dans un spectacle qui roule à merveille ! De voir les yeux des enfants s’illuminer devant l’histoire que j’ai créer me comble totalement. Je vole...

2008

J’ai 36 ans ! Je me sens un peu comme si les chiffres devaient être inversés: 63 ans !!! Je suis épuisée. Mon corps ne suit plus ! Un peu de repos me ferait peut-être du bien. Quand j’arrête tout, tard le soir et que le silence laisse la place à la musique que me joue mon corps, j’ai l’impression qu’un concerto est entrain de se préparer. Mon corps me parle, mais il doit parler chinois car je n’y comprends rien ! C’est sans doute seulement la fatigue. 36 ans... C’est long ? Non... 40 ans approche. À 40 ans, la musique se fera toute douce et harmonieuse...

2010

2010 !!! Quand j’étais petite, je ne croyais jamais vivre jusque là ! Nous ne portons pas encore de camisoles de l’espace et on vit encore les deux pieds sur terre ! Les voitures ne volent pas et l’amour existe encore ! Mon fils est amoureux d’ailleurs. Il a 17 ans mon grand. Mon merveilleux grand chanceux d’avoir trouvé l’amour.

Je suis encore seule. Bof ! À 38 ans, je commence à m’y plaire. Vieille fille ! De toute façon, fatiguée comme je le suis, je ne serais pas de très bonne compagnie. Je ne travaille presque plus, je dors beaucoup... À 83 ans, c’est normal d’être épuisée !!! Ha ha ! Mais, j’y pense ! Ai-je donc oublié de fêter mes 40 ans ?

6 avril 2012

J’y pense... Je n’ai jamais fêté mon anniversaire ! Jamais. Bien entendu, j’ai déjà reçu des cadeaux, mais fêté ma fête, ça, non, jamais. C’est évident que quand il n’y a personne autour qui conjugue le verbe aimer en pensant à vous, c’est peu probable de faire la fête en groupe !!! Personne... Ouais, personne... J’ai finalement jamais été écouté non plus. Finalement, c’est peut-être eux qui vivaient avec les mains sur les oreilles ??? Je me suis tellement inquiété pour tout le monde, moi, Émeline avec le corps trop petit, les yeux trop en amandes, le nez trop large, les tâches de rousseur trop apparentes, les cheveux trop ternes, le teint trop pâle, les bras trop longs, les dents trop croches, la taille trop fine et les pieds trop puants !!! Mais est-ce que lui ou elle ou eux se sont déjà inquiété pour moi ? Non... Émeline est forte comme Hercule ! Elle a guéri toute seule. Pas de psy, pas de pilules, rien ! Que ses ailes pour la sortir de sa bulle de verre et l’aider à enterrer les souvenirs qui ont meurtri sa vie...

J’ai accroché mes marionnettes. J’ai dit au revoir à mon fils. J’ai donné mes instructions à son père. J’ai salué mes parents, j’ai pardonné à mon frère. J’ai fait acheté un gâteau par mon infirmière. Demain, c’est ma fête. Mon anniversaire. Je vais fêter ça en grand. Demain, je pars. Je porterai mes ailes des grandes occasions. Je ferai un long voyage. 40 ans ! J’en ai tellement rêvé ! Le grand jour... Je fermerai les yeux doucement et je laisserai le vent me guider. Le doux murmure du silence éternel, la paix, le sommeil... Plus de bruit. Mon cancer m’emporte et me mène vers la liberté tant espérée. La liberté... Salut journal, je te referme à tout jamais. Garde mes plus beaux secrets et oublie tous mes noirs souvenirs et veille sur mon seul grand amour, mon fils, celui pour qui ma vie a servi...

Émeline, 40 ans et enfin libre.

6 commentaires:

Dianerythmes a dit…

(silence)
Mon coeur est profondément touché..
Merci pour ces mots, c'est une main conduite avec le coeur qui arrive à écrire ces lignes, je suis sans mots et c'est bien ainsi...(silence)
Merci...xx

Karla a dit…

C'est vraiment un beau texte Lyne. Qui m'a beaucoup émue... Je me sens comme Emeline a l'aube de ses 40 ans...J'ai besoin de liberté, de changer de vie. Et je sens que j'en ai pas la force. Moi qui comme elle, a toujours ete le baton de tout le monde, c'est pas facile de se rendre compte que personne me tends le sien...

Continue ta belle plume!

elPadawan a dit…

un bien beau et touchant multi-texte...

Mon P'tit Moi a dit…

Tout comme Karla, je suis interpellée et touchée, émue et en besoin de liberté.

J'ai 30 ans, pas 40, mais c'est cette année que je choisis mon envol, que je choisis la vie, ma vie, moi.

À 40, je serai sereine, et encore en vie, moi qui s'imaginait mourir des centaines de fois avant ça...

Merci Lyne, d'avoir touché mon coeur et mon âme ainsi par tes mots, merci milles fois...xoxox

Brijit a dit…

Ton texte est venu me chercher... Vraiment...;(

J'ai 38 ans, ou plutôt 83... je suis fatigué...

Je ne me rendrai pas à 40 ans dans cette vie... La liberté me touche, j'ai peur...

Mon histoire ressemble drôlement à la tienne, t'as pas idée...

Gros câlins belle amie xxx

Boutdenain a dit…

Tu as le sens du drame.
Le cancer.
C'est parfait. Juste parfait.
Je me demande si c'est aussi bien que ça 40 ans. Et 17 ce l'est?
Je l'ignore.